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"Discours prononcé par Serge Romana le 27 Mai 2011 sur la place de la victoire à l'occasion de la commémoration de l'abolition de l'esclavage".

27 mai 2011

RantrÉ adan 

Nous sommes ici, cet après midi, pour honorer la mémoire de centaines de milliers de femmes et d’hommes, nos aïeux, dont le destin était de disparaître de la mémoire de leurs descendants.

Nous sommes ici, cet après midi, pour faire en sorte que leur mémoire soit désormais protégée.

Nous sommes ici pour tenter de sortir des effets du Mal qui s’est abattu durant 213 ans sur ce pays, Mal qui nous a fabriqués.

Le Mal

Le Mal a en effet frappé cette belle terre de Guadeloupe dès 1635. Durant ces 213 années, il a façonné notre vie, les familles, les relations entre les Hommes.

Le Mal a explosé les familles. Il a divisé les Hommes selon leur couleur de peau, leurs métiers sur les habitations.

Le Mal a expulsé les hommes de leur famille, les rendant incapables de défendre femmes et enfants.

Le Mal, a incrusté dans les consciences la peur ou la haine de telle ou telle couleur de peau

Le Mal, a entrainé le mépris de soi même, la honte de la condition humaine, une atteinte profonde de l’estime de soi et la certitude pour certains de leur supériorité.

Le Mal a planté profondément la violence dans les esprits.

Comme le disait Schœlcher ; ce Mal-là est un « crime de lèse humanité ».

Mais le pire, c’est que le Mal a fait tout cela en empruntant les habits de la divinité chrétienne. Il est donc un crime contre Dieu lui même.

Après le Mal

En 1848, après que la Guadeloupe fut fabriqué dans ce Mal, il fut détruit par un décret, le 27 avril 1848.

Les auteurs du Mal ne sont plus présents, il n’y a plus de coupables.

Mais dans l’âme des descendants, le souvenir resta indélébile. La souffrance continua dans les champs de canne à sucre et de banane. Elle persista surtout dans les esprits et les consciences. Et malheureusement, le Mal, même sans ses auteurs, continua à ravager le pays.

Il est là  dans la Jalousie envers son frère, il est aussi présent dans la méfiance et la division qui nous font si mal. Il est actif encore dans les divisions de couleurs de peau, chez les femmes entourées d’enfants de pères différents et les hommes qui ont des difficultés à prendre toute leur place (ne pas seulement être que des fils).

Il vit dans le sentiment d’être éternellement méprisé et dans la certitude qu’une couleur de peau confère le statut de descendant du Mal.

Mais là, où le Mal fut le plus destructeur, c’est qu’il enkysta chez les descendants d’esclaves - puisque le mal s’appelle esclavage - la honte de leurs parents. Et ce qui devait arriver arriva : leur souvenir se perdit dans le néant.

Chez des chrétiens, le souvenir de la victime s’effaça. Chez des chrétiens, ceux qui furent les sacrifiés du Mal, ceux la même qui sont à l’origine de ce que nous sommes aujourd’hui, furent oubliés. Et pourtant, ce sont les chrétiens qui m’ont appris qu’il fallait « honorer son père et sa mère » et que « ce qui était fait au plus petit était fait à la divinité elle même » !

Réfléchissons un petit instant à cette idée, car s’il existe une malédiction, c’est dans cet oubli, c’est dans cette absence de respect des aïeux qu’il faut la chercher.

DÈMEN

Mesdames, Messieurs, comment construire un devenir lorsque la mémoire est trouée, lorsque l’on est désaffilié ? Comment peut-on s’unir lorsque seul subsiste de cette époque le ressentiment qui enserre nos cœurs ?

On ne construit pas avec la haine au cœur.

On ne guérit de ce Mal-là qu’avec l’Amour. L’amour donné avant tout à ces parents, nos aïeux qui sont en nous.

Ce qui est en nous, est, comme le dit Césaire, « une blessure sacrée ».

« Nous n’oublierons jamais et nous aurons des difficultés à pardonner ».

C’est le Président de la République lui même qui l’affirmait le 10 mai 2011.

Il ajoutait ce même jour :

« Toussaint et Schœlcher firent ce qu'ils avaient à faire. Les Justes firent ce qu'ils avaient à faire.  Permettez-moi de finir sur cette question qui devrait sans cesse tourmenter notre âme : Et nous ? ».

Pour nous, le temps de nous tourner vers nos parents est venu. Mais comment les aimer, les honorer si nous ne les connaissons pas. Alors que nous pensions que tout avait été perdu, nous avons découvert dans les archives de la Guadeloupe, les registres de nomination des Guadeloupéens victimes de l’esclavage jusqu’en 1848. Sur ces registres figuraient les prénoms, les matricules et les noms de famille donnés par des officiers d’état civil français.

Ce fut pour nous comme la découverte d’un trésor perdu. En voyant notre propre nom, donné à cette personne qui avait vécu l’esclavage, nous eûmes l’impression de faire revivre le souvenir d’un humain qui avait vécu du temps de l’esclavage. Brutalement, comme lors de la naissance d’un enfant, un sentiment de parenté nous envahit. L’esclave, la victime du Mal, devenait un parent. Une identité jaillissait, celle de descendants d’esclaves, non pas du fait d’une couleur de peau, mais du fait de cette parenté avec cette personne dont nous sentions la souffrance.

Nous avons alors décidé de tout faire pour que plus jamais ne disparaisse cette mémoire. C’est pour cela que nous avons passé, des années durant, des jours et des nuits à photocopier les registres des nouveaux libres, et à taper ces noms ainsi que les matricules, prénoms et lieux où on leur avait fait du Mal…

Nous en avons fait un mémorial et nous rendons hommage à José TORIBIO d’avoir acquis une copie de ce mémorial en 2008. Ils sont donc là parmi nous aujourd’hui sur  cette place de la Victoire.

De même, nous avons rassemblé leurs noms dans un livre que nous avons appelé Non an Nou de façon à ce que vous soyez les garants et protecteurs de leur mémoire. Beaucoup furent sans sépulture, d’autres mis parfois en terre sans rite ; ils demandent aujourd’hui à être en paix et respectés par leurs enfants.

NOUS CONFIONS LEUR MÉMOIRE À VOS CŒURS

Mais, cela ne suffisait pas, il nous fallait les confier publiquement à la Guadeloupe toute entière, car nous avons terriblement peur du mal que peut faire l’oubli.

Alors, nous nous sommes tournés vers nos collectivités qui ont répondu à notre appel. Non an Nou va être réédité dans l’année qui suit avec les communes qui manquent, grâce à un travail que nous ferons en partenariat avec les archives départementales et le Conseil Général de là Guadeloupe.

Par ailleurs, le Président LUREL comprenant l’importance du respect sacré de la mémoire des aïeux, a accepté l’idée d’ériger des « stèles aux aïeux » dans toutes les communes de la Guadeloupe pour que cette mémoire puisse être honorée convenablement.

Vous pourrez alors les honorer comme il se doit.

Nous croyons au respect collectif des aïeux pour apaiser nos douleurs et notre ressentiment. Bien sûr, ce n’est pas l’alpha et l’oméga. Mais c’est certainement une bonne base pour construire.

Mais, si nous faisons notre travail, d’autres doivent se poser la question de ce qu’ils doivent faire. En particulier, les descendants de Colons doivent donner une réponse à cette question. Sans des réponses précises et sincères, notre cheminement sera incomplet et le ressentiment aura des difficultés à disparaître.

LA REMISE

Nous n’avons pas fini notre travail. Nous explorons maintenant la vie de ceux qui vivaient avant 1848. Nous sommes des bâtisseurs de mémoire, des entrepreneurs de la mémoire. Et nous faisons devant vous ce soir, le serment d’explorer avec les archives d’avant 1848 la vie de souffrance de nos parents au plus loin que nous pourrons aller.

Si notre champ mémoriel est aujourd’hui à l’image d’une forêt pleine d’arbres à épines : acacias, campêches, surettes …, nous souhaitons le transformer en jardin avec hibiscus, bougainvilliers de façon à pouvoir y circuler tranquillement le cœur chargé d’amour pour eux

Mais maintenant, nous souhaitons, parce que le poids de leur mémoire est trop lourd pour que nous soyons les seuls à la porter, vous les confier, les confier au Président LUREL. Nous savons qu’ils seront bien gardés, qu’il saura les mettre à disposition de tous. Nous pourrons alors continuer notre travail qui nous le savons s’étalera sur plusieurs années. Nous sommes déterminés.

Pour plus d'informations: http://www.caraibcreolenews.com/articlebody.php?at=3419

Pr. Serge ROMANA, 

Président du CM98